Rôle des IEN dans la gestion des conflits et inspection individuelle : notre déclaration àla CAPD du 16 mai 2014

Madame l’Inspecteur d’Académie, mesdames et messieurs les Inspecteurs,

« Gestion des ressources humaines » : tout un programme, noble et ambitieux.

En cette CAPD qui entérinera l’opération de carrière la plus chère aux collègues, à savoir leur mouvement, le SE-Unsa a choisi de vous donner de leurs nouvelles. Enfin, de vous donner des éléments tels qu’ils nous les livrent à nous, leurs représentants.

Notre métier est un métier exposé aux autres. Nous baignons dans les relations humaines, l’enseignant est en interaction tous les jours. Elèves, parents, collègues, constituent le tissu relationnel épais de notre environnement professionnel. Hélas, parfois le relationnel se grippe. Incompatibilités d’humeur ou de personnes, divergences d’opinion, incidents, harcèlement, haine ou agressions : nous notons, tout comme l’Autonome de solidarité, une hausse régulière des conflits. Les plus nombreux concernent nos relations avec les parents d’élèves, mais ceux dont l’augmentation nous interpelle aussi, c’est ceux entre collègues d’une même équipe.

Il y a rarement un méchant et un gentil. Sollicités souvent par nos adhérents, nous savons que les versions sont multiples, et que dans la majorité des cas, les torts sont partagés entre les parties. Nous savons aussi, pour la pratiquer entre nos collègues et leur hiérarchie, que la médiation est une chose complexe et chronophage. Mais ce dont nous sommes absolument certains, c’est qu’un conflit non traité ne se règle pas. Il se tasse éventuellement, pour généralement récidiver ultérieurement.

Ce qui nous insupporte, c’est lorsqu’après une étude approfondie d’une situation complexe, il s’avère qu’un collègue est manifestement victime d’une cabale en règle de la part de parents d’élèves. Nous suivons à l’heure actuelle plusieurs cas de ce type. Malheureusement, la  réponse hiérarchique fait encore régulièrement défaut, et les collègues se retrouvent à devoir participer au mouvement pour sauver leur peau. Bien sûr, il ne faut pas généraliser. Nous ne parlons que des situations que nous suivons qui, par définition, sont celles qui se passent mal, puisque les collègues nous alertent, ou alertent l’Autonome de solidarité.

Son président, Jean-Martin Rolli, nous écrivait, lundi dernier :

« L’analyse de nos dossiers suivis ces dernières années montre une évolution de l’implication des IEN ou des Chefs d’Etablissements dans la résolution des conflits au sein de l’Ecole. Plus l’implication est importante mieux les dossiers se résolvent d’une manière satisfaisante et pour notre collègue et pour son « adversaire » sans que nous ayons à faire appel à l’avocat. Nous avons ainsi pu classer 5 dossiers récents aujourd’hui.

Nous avons l’habitude de rappeler à nos adhérents qu’en cas de difficulté, leur responsable hiérarchique est leur premier interlocuteur et éventuellement leur médiateur. N’est-ce pas le premier rôle du responsable hiérarchique de protéger ses subordonnés face à une agression liée au service? Même en cas d’erreur de la part de notre collègue, la défense de l’agent est prioritaire, la sanction éventuelle doit se régler en interne par la suite. Lorsque la confiance réciproque entre le collègue et son responsable n’existe pas, nos collègues sont en grande difficulté et le manque de soutien devient insupportable au point que  souvent ils se mettent en congé de maladie. » 

Alors Mesdames et Messieurs les Inspecteurs, je me permets de rendre hommage à votre courage pour toutes les situations de conflit pour lesquelles ni l’Autonome, ni nous, ne sommes et n’avons été alertés, puisque ces situations-là, vous les aurez traitées, en sachant accompagner et protéger les collègues dont vous avez la responsabilité. Remettre les parents à leur place relève de la haute diplomatie. Accompagner une équipe où les relations sont devenues détestables requiert de la virtuosité. C’est parfois un challenge, mais la médiation est une mission noble est indispensable à l’Education Nationale… et c’est la vôtre.

 

Puisque nous sommes dans les relations humaines, il est un thème cher au SE-Unsa que nous abordons de manière récurrente, c’est l’inspection. Plutôt que de faire des généralisations hâtives qui ont le don d’exaspérer certains d’entre vous, et je les comprends, nous allons nous permettre de vous lire un témoignage. L’absence de tout manichéisme le rend particulièrement juste et efficace, vous en jugerez vous-même. Notre seule prétention est de nourrir votre réflexion, de vous permettre d’être, le temps de cette lecture, de l’autre côté de la barrière. Parce que vous, des inspections, vous en faites à la pelle, si je puis m’exprimer ainsi. Mais pour le collègue que vous allez voir, c’est un événement exceptionnel. Voici ce témoignage :

« J’écris ces quelques lignes pour relater une inspection et les émotions et sentiments qui en ont découlé.

J’ai été inspectée cette année, après un arrêt d’un an (congé maternité et parental), la reprise a été pour moi difficile car avec deux enfants en bas âge, dont mon bébé qui ne dormait toujours pas la nuit et un double niveau (dont un niveau que je découvrais), je me sentais totalement débordée et peu à la hauteur des exigences que je me fixe moi-même et celles demandées par notre hiérarchie.

L’inspection m’a été annoncée le jeudi pour le lundi, et c’est avec beaucoup d’appréhension que je me suis rendue en classe ce jour-là.

Très vite j’ai été totalement décontenancée, l’IEN est arrivé avec une demi-heure d’avance et m’a demandé de modifier mon programme de la matinée pour voir certains points bien précis.

Les nombreux apartés avec les élèves, le fait qu’il prenne des cahiers (autres que ce que j’avais préparé), etc., nous a tous (élèves et moi-même) perturbés et je me suis sentie jugée et traquée.

Puis lors des ateliers de remédiation, mes élèves étaient en train de discuter avec lui, je n’ai pas eu le courage de le déranger, et peu à peu, toute mon organisation a pris l’eau. Au fur et à mesure de la matinée, j’ai perdu totalement pied, et j’assistais peu à peu à ce que je faisais de l’extérieur sans plus pouvoir agir sur moi-même. Sentiment totalement déroutant que je n’avais jamais perçu auparavant.

Lors de la phase d’institutionnalisation, ni l’élève au tableau ni moi-même ne savions plus réagir…

Après le départ de l’IEN, j’ai même constaté qu’étaient restés sur mon bureau des documents que j’avais préparé pour les enfants en difficulté et pour ceux qui étaient en avance…

C’est donc déroutée et honteuse de ma prestation que je me suis rendue à l’entretien.

Lors de l’entretien, des points à améliorer sur notre travail d’équipe ont été mentionnés en premier. Or je souffre beaucoup de cette situation dans mon école et je me sens totalement vulnérable et impuissante, je ne peux qu’acquiescer aux propositions de l’IEN sachant que je ne serai pas entendue par mes collègues puisque c’est là que le bât blesse.

Puis une liste de reproches m’est adressée, je ne comprends pas car je n’en suis pas responsable, en effet ce sont des constats sur la gestion des leçons de mon complément qui est à 25%. J’entends la demande, suivre tout, travailler plus encore avec mon complément, l’aider à faire ses leçons, oui mais elle a autant d’expérience que moi, et moi-même je suis déjà totalement débordée. Je culpabilise à l’idée de ne pas bien faire mon travail.

Puis les phrases s’enchaînent à mon sujet, reprenant tout ce que j’ai mal fait et que je sais déjà, analyser ma pratique alors que je sais tout ce que j’ai fait de travers. Je me sens mal, j’ai envie de pleurer, mais je fais face.

Je me sens infantilisée, prise en faute. C’est à ce moment que l’IEN relativise un peu en me disant qu’il voit bien que je fais preuve de bonne volonté ! Et qu’il voit que j’essaye de prendre soin de chaque élève y compris les élèves en difficulté.

Ces paroles ont sans doute voulu être rassurantes mais moi je les ai prises comme un coup de massue. Je fais preuve de bonne volonté, n’est-ce pas ce qu’on dit à des enfants en grande difficulté ? Evidemment que je prends soin de chaque élève, heureusement qu’il l’a vu, c’est au centre de ma pédagogie, de mon éthique. Mais n’est-ce que ça qui transparait de mon travail ? De mes cahiers, classeurs, projets, albums ????

Vidée, je n’attends plus qu’une chose : que cela prenne fin, lorsque je crois enfin que c’est fini, on m’interroge sur mon projet professionnel. Au jour de l’inspection c’était d’être à la fois une bonne enseignante et parvenir à la conjuguer à ma vie de famille. Il ne note donc pas de projet professionnel. Pour moi c’en est un ; et un chalenge difficile à mettre en place.

Les jours et les semaines qui ont suivi cette inspection ont eu sur moi un effet des plus pervers, je ne parvenais plus à préparer ma  classe, je n’avais plus goût à l’enseignement et j’avais perdu toute confiance en moi. J’imaginais une reconversion professionnelle, et m’imaginais éventuellement en assistante maternelle.

Heureusement, un groupe de travail dont je fais partie (des enseignants qui se voient de manière autonome et bénévole), a su peu à peu me redonner goût à l’enseignement. Le rapport d’inspection que j’ai eu par la suite m’a aussi permis d’aller de l’avant car il ne mentionnait rien de dramatique, ma note a même été augmentée !

Mais aujourd’hui encore plus de 8 mois après, je me sens toujours fragile, peu à la hauteur et faisant des cours de « mauvaise qualité ».

Evidemment, mon état émotionnel n’est pas que du qu’à mon inspection, je suis exigeante, perfectionniste, et j’ai assez peu confiance en moi. Ma vie personnelle a également été bousculée ces derniers temps. Cependant, j’espérais que mon travail serait reconnu, valorisé, que l’on m’aiderait vraiment dans mes difficultés….

L’inspection est un moment fort dans ma vie professionnelle, j’en attends beaucoup.

Heureusement, j’avais eu la chance de vivre auparavant une inspection formidable.

L’inspecteur était venu à ma rencontre au cours de l’année, cherchant à connaître les réels besoins de ses enseignants. Puis  l’inspection a été un moment de joie, ou j’ai pu lui montrer tout ce que j’ai appris grâce à lui, aux formations, à son équipe.

L’entretien a été inoubliable, je me suis sentie forte, humaine, à l’écoute de mes élèves, leur permettant d’aller de l’avant et de progresser réellement. Cette entretien m’a portée longtemps et arrive quelquefois encore à me réconforter. Mais c’était il y a si longtemps, et si aujourd’hui je n’étais plus cette enseignante la ?

Je ne souhaite pas dire du mal de quelqu’un, ou le culpabiliser à mon tour. Mais si mon expérience peut aider à une meilleure compréhension entre inspecteurs et enseignants, alors cette lettre en vaut la chandelle. »